by Carmen Lobo

Alors le temps cessa d’exister

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it comme si on avait effacé les chiffres d’un cadran, et le cadran lui-même pâlissait comme la lune au ciel en plein jour. Sans horloge (celle de la maisonnette ne fonctionnait plus), sans montre (il n’en avait jamais possédé), sans calendrier des bergers pendu au mur, le temps passait comme l’éclair ou durait toujours. Le soleil se levait, puis se couchait, à une place à peine autre que la veille, un peu plus tôt chaque soir, un peu plus tard chaque matin. L’aube et le crépuscule étaient les seuls événements qui comptaient. Entre eux, quelque chose coulait, qui n’était pas le temps, mais la vie. Les phases de la lune n’importaient plus, sauf que, quand elle était pleine, le sable la nuit brillait blanc. Il ne se souvenait plus bien des noms et des dessins des constellations, qu’il avait sus par cœur au temps où le pilote de la Téthys mettait le cap sur Aldébaran ou sur les Pléiades, mais peu importait : c’étaient de toute façon d’incompréhensibles feux qui brûlaient au ciel. Des nuages ou des bancs de brume en cachaient presque toujours une partie ; ou bien elles reparaissaient comme des amies perdues. Avant que la maladie, en s’aggravant, lui enlevât peu à peu la force d’aimer passionnément grand-chose, il continuait d’aimer passionnément la nuit. Elle semblait ici illimitée, toute-puissante : la nuit sur la mer prolongeait de tous côtés la nuit sur l’île. Parfois, sorti de la maison, dans le noir, où l’on n’apercevait indistinctement que la masse molle des dunes et, dans l’entrebâillement, le blanc moutonnement de la mer, il enlevait ses vêtements, et se laissait pénétrer par cette noirceur et ce vent presque tiède. Il n’était alors qu’une chose parmi les choses. Il n’aurait su dire pourquoi, ce contact de sa peau avec l’obscurité l’émouvait comme autrefois l’amour. À d’autres moments, le vide nocturne était terrible. »
Marguerite Yourcenar, Un homme obscur, Paris, Gallimard, 1982, p.163-164

Alors le temps cessa d’exister. C’était comme si on avait effacé les chiffres d’un cadran, et le cadran lui-même pâlissait comme la lune au ciel en plein jour.  Sans horloge (celle de la maisonnette ne fonctionnait plus), sans montre (il n’en avait jamais possédé), sans calendrier des bergers pendu au mur, le temps passait comme l’éclair ou durait toujours.

Le soleil se levait, puis se couchait, à une place à peine autre que la veille, un peu plus tôt chaque soir, un peu plus tard chaque matin. L’aube et le crépuscule étaient les seuls événements qui comptaient. Entre eux, quelque chose coulait, qui n’était pas le temps, mais la vie.

Marguerite Yourcenar:  Un homme obscur

Photo: Musée d’Arts decoratifs
© Carmen Lobo

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