by Carmen Lobo

Archives de septembre, 2010

« L’immortel »


« Je suis dieu, je suis héros, je suis philosophe, je suis démon et je suis monde, ce qui est une manière fatigante de dire que je ne suis pas. »
Jorge Luis Borges: « L’immortel »

Photo Suisse –  canton de Fribourg
© Carmen Lobo- All right reserved
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L’Éducation sentimentale


« Des nuages roses, en forme d’écharpe, s’allongeaient au-delà des toits; on commençait à relever les tentes des boutiques; des tombereaux d’arrosage versaient une pluie sur la poussière, et une fraîcheur inattendue se mêlait aux émanations des cafés, laissant voir par leurs portes ouvertes, entre des argenteries et des dorures, des fleurs en gerbes qui se miraient dans les hautes glaces. La foule marchait lentement. Il y avait des groupes d’hommes causant au milieu du trottoir; et des femmes passaient, avec une mollesse dans les yeux et ce teint de camélia que donne aux chairs féminines la lassitude des grandes chaleurs. Quelque chose d’énorme s’épanchait, enveloppait les maisons.
Gustave Flaubert: L’Éducation sentimentale
Photo Bonn – Allemagne
© Carmen Lobo- All right reserved

Suis ta destinée


Suis ta destinée.
Arrose tes plantes,
Aime tes roses.
Le reste est l’ombre
D’arbres étrangers.

La réalité
Est toujours plus ou moins
Que ce que nous voulons.
Nous seuls sommes toujours
Égaux à nous-mêmes.

Vivre seul est doux.
Vivre simplement,
Toujours, est noble et grand.
Sur les autels, en ex-voto
Pour les dieux, laisse la douleur.

Regarde la vie de loin.
Ne l’interroge jamais.
Elle ne peut rien
Te dire. La réponse
Est au-delà des dieux.

Mais sereinement
Imite l’Olympe
Au fond de ton cœur.
Les dieux sont dieux
Parce qu’ils ne se pensent pas.

Fernando Pessoa « Segue o teu destino »  Suis Ta destinée

Photo Notre Dame de Grâce de Passy – Paris 16éme
© Carmen Lobo- All right reserved



L’âme humaine


« Il y a dans une nation, une seule classe qui pense plus à l’argent que les riches, et ce sont les pauvres. »

« L’âme humaine » de Oscar Wilde
Photo: Place de la République
Journée de grève du 7 septembre 2010
© Carmen Lobo- All right reserved

Allégorie




C’est une femme belle et de riche encolure,
Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.
Les griffes de l’amour, les poisons du tripot,
Tout glisse et tout s’émousse au granit de sa peau.
Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,
Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
De ce corps ferme et droit la rude majesté.

Elle marche en déesse et repose en sultane;
Elle a dans le plaisir la foi mahométane,
Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,
Elle appelle des yeux la race des humains.
Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde
Et pourtant nécessaire à la marche du monde,
Que la beauté du corps est un sublime don
Qui de toute infamie arrache le pardon.

Elle ignore l’Enfer comme le Purgatoire,
Et quand l’heure viendra d’entrer dans la Nuit noire
Elle regardera la face de la Mort,
Ainsi qu’un nouveau-né, – sans haine et sans remords.

Allégorie
Charles Baudelaire (1821-1867)
Photo: Marions-nous, Salon du mariage 2010, Paris La Défense
© Carmen Lobo- All right reserved

Le Jardin des serres


« Dans nos ténèbresil n’y a pas une place pour la beautéToute la place est pour la beauté »

René Char : Fureur et Mystère

Le Jardin des serres d’Auteuil, le jardin botanique de la Ville de Paris
© Carmen Lobo- All right reserved

Le Poème pulvérisé


J’habite une douleur

Ne laisse pas le soin de gouverner ton coeur à ces tendresses parentes de l’automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L’oeil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau: tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n’a plus de vitres. Tu es impatient de t’unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D’autres chanteront l’incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t’identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l’impossible.

Pourtant.

Tu n’as fait qu’augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton amour au centre d’une entente qui s’affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. A quand la récolte de l’abîme? Mais tu as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires…

Qu’est-ce qui t’a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre?

Il n’y a pas de siège pur.

René Char :  Le Poème pulvérisé (1945)

Photo: Cité Chaillot, Cité de l’architecture et du patrimoine
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