by Carmen Lobo

Archives de février, 2011

Un amant




« D’abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l’étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient. Mais, en s’apercevant dans la glace, elle s’étonna de son visage. Jamais elle n’avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d’une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait. Elle se répétait : « J’ai un amant ! un amant ! », se délectant à cette idée comme à celle d’une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l’amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l’entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l’existence ordinaire n’apparaissait qu’au loin, tout en bas, dans l’ombre, entre les intervalles de ces hauteurs. Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix des sœurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d’amoureuse qu’elle avait tant envié. D’ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N’avait-elle pas assez souffert ! Mais elle triomphait maintenant, et l’amour, si longtemps contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans inquiétude, sans trouble. »

« Madame Bovary » Gustave Flaubert

Photo:  vitrine du Printemps Haussmann 2011: Expo « Le Printemps, c’est Paris » par Bettina Rheims et Serge Bramly – Jusqu’au 12 mars 2011
2011 © Carmen Lobo
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La fulgurance de l’instant …


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Je ne voudrais pas peindre – un tableau –
Mais plutôt être Celui
Qui sur la brillante impossibilité
S’attarde – avec – délice
Et se demande ce qu’éprouvent les doigts
Dont la rare – céleste – fièvre –
Évoque un si exquix Tourment –
Un aussi somptueux – Désespoir –

Je ne voudrais pas parler, comme le Cornet –
Mais plutôt être Celui
Doucement porté vers les Plafonds –
Et dehors, et plus loin –
À travers des Villages d’Éther –
Un ballon relié
Par une simple lèvre de Métal –
Pile de mon Ponton –

Ni ne voudrais être Poète –
C’est plus subtil – de posséder l’Oreille –
Éprise – impuissante – comblée –
La licence de révérer,
Privilège si auguste,
Que serait le Don si j’avais
L’Art de me foudroyer moi-même
De Mélodie !

Émily Dickinson : « Une âme en incandescence »

« Oses-tu voir une âme en incandescence? » Émily Dickinson lance un défi à ses lecteurs. Tout est en effet vécu par elle dans la fulgurance de l’instant ou dans la simultanéité des émotions. Son Art tient précisément dans l’effort pour porter le temps à l’incandescence, n’en retenir que l’absence blanche, les instants où il se nie lui-même ou explose pour se changer en éternité. (Passage de la quatrième page de couverture).

Photo: « Le Manège Carré Sénart », en tournée européenne, passe par le CENTQUATRE, a été conçu par François Delarozière, fondateur de la compagnie La Machine.

Les Choses


 » Ils tentèrent de fuir. On ne peut vivre longtemps dans la frénésie. La tension était trop forte en ce monde qui promettait tant, qui ne donnait rien. Leur impatience était à bout. Ils crurent comprendre, un jour, qu’il leur fallait un refuge.
Leur vie, à Paris, marquait le pas.Ils n’avançaient plus. Et ils s’imaginaient parfois – enchérissant sans cesse l’un sur l’autre avec ce luxe de détails faux qui marquait chacun de leurs rêves – petits-bourgeois de 40 ans, lui, animateur d’un réseau de ventes au porte-à-porte (le Protection familiale, le Savon pour les aveugles, les Étudiants nécessiteux), elle, bonne ménagère, et leur appartement propret, leur petite voiture, la petite pension de famille où ils passeraient toutes leurs vacances, leur poste de télévision. Ou bien, à l’opposé, et c’était encore pire, vieux bohèmes, cols roulés et pantalons de velours, chaque soir à la même terrasse de Saint-Germain ou de Montparnasse, vivotant d’occasions rares, mesquins jusqu’au bout de leurs ongles noirs.
Ils rêvaient de vivre à la campagne, à l’abri de toute tentation. Leur vie serait frugale et limpide. Ils auraient une maison de pierres blanches, à l’entrée du village, de chauds pantalons de velours côtelé, des gros souliers, un anorak, une canne à bout ferré, un chapeau, et ils feraient chaque jour de longues promenades dans les forêts. Puis ils rentreraient, il se prépareraient du thé et des toasts, comme des Anglais, ils mettraient des grosses bûches dans la cheminée; ils poseraient sur le plateau de l’électrophone un quatuor qu’ils ne se lasseraient jamais d’entendre, ils liraient les grands romans qu’ils n’avaient jamais eu le temps de lire, ils recevraient leurs amis. « 

“Les choses” Georges Perec

Une histoire des années soixante (Prix Renaudot 1965)
Photo:  Paris 12 éme – Passage du Chantier
2011 @Carmen Lobo 


J’aime la vie ! Je déteste la vie !


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– J’aime la vie ! Je déteste la vie !
Je crois en Dieu ! Dieu est un non-sens !
Je vais me suicider ! Je veux vivre !
– Êtes-vous fou ?
– Non, je suis un poète.

Mario Quintana (1906-1994)  Eu amo a vida / Eu destesto a vida

Photo: Cinéma La Pagode – Bâtiment ancien. Construit par Alexandre Marcel (1895) Rue de Babylone, Paris 7e


Fontaine de Davos Hanich




« Beaucoup d’hommes naissent aveugles et ils ne s’en aperçoivent que le jour où une bonne vérité leur crève les yeux. »
Jean Cocteau: La machine infernale – Paris.

Photo: Fontaine de Davos Hanich – Square Marcel Mouloudji – 74, av. Jean-Jaurès – Paris 19e

Le  square Marcel-Mouloudji, situé un peu à l’écart du canal, a été créé au milieu des années 1980 dans le cadre de la mise en valeur du bassin de la Villette. Inséré au cour d’un ilot entièrement rénové et communiquant avec l’avenue par un vaste passage sous porche (n°69/71), il forme un lieu accueillant rejoignant plus loin le bassin de la Villette. La fontaine qui orne le centre du bassin a été créée par le sculpteur Davos Hanich qui fut l’assistant de Fernand Léger. Composée de deux demi-sphères en acier inox poli – matériau très apprécié de l’artiste en raison du travail qu’il impose à la lumière -, elle porte sur son axe central une succession de tuyaux d’où jaillit l’eau.


L’appel


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« Mes amis, au secours…
Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant hier, on l’avait expulsée…

Chaque nuit, ils sont plus de 2000 recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d’un presque nu. Devant l’horreur, les cités d’urgence, ce n’est même plus assez urgent !

(…) Il faut que ce soir même, dans toutes les villes de France, dans chaque quartier de Paris, des pancartes s’accrochent sous une lumière dans la nuit, à la porte de lieux où il y ait couvertures, paille, soupe, et où l’on lise sous ce titre Centre Fraternel de Dépannage, ces simples mots : « Toi qui souffres, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprend espoir, ici on t’aime »(…) »

« L’appel de 1954 »  Henri Grouès, dit l’abbé Pierre

Les mots qui composent le portrait ( Oeuvre réalisée par l’artiste JonOne) sont extraits du texte de l’appel de 1954, prononcé par l’Abbé Pierre sur Radio Luxembourg.  Cette fresque a été inaugurée le samedi 22 janvier 2011.

Photo: Square des Deux Nethes – Paris 18éme
2011 @Carmen Lobo


L’archive



« Le désir de garder est aussi inséparable du désir de détruire. C’est que garder, c’est perdre.
Si pour garder la trace de ce qui se passe maintenant, je prends une note pour ne pas l’oublier, je l’inscris sur du papier, et je la mets dans ma poche. Si ça s’arrête là ça veut dire que je perds, que j’expose le papier à sa perte. Pour garder, il faut que j’expose à la perte. Cette exposition à la perte, c’est un geste double dont la dualité est irréductible. Vouloir garder en mémoire, c’est exposer à l’oubli. C’est ce que j’appelle « le mal d’archive ». Il y a la souffrance liée à l’archive et le désir d’archive. C’est le désir d’archive qui traverse cette expérience de la destructibilité radicale de l’archive. Si on était sûr que la destructibilité de l’archive était accidentelle, et que dans certains cas, il peut y avoir un accident mais que tout peut être gardé en principe, il n’y aurait ni besoin d’archive, ni souci d’archive. S’il y a un souci et une souffrance de l’archive, c’est parce qu’on sait que tout peut être détruit sans restes. Non seulement sans trace de ce qui a été, mais sans mémoire de la trace, sans le nom de la trace. Et c’est ce qui est à la fois la menace de l’archive et la chance de l’archive. L’archive doit être dehors, exposé au dehors. »

Jacques Derrida: « Archive et brouillon » dans Pourquoi la critique génétique?
Methodes, théories. Paris – CNRS-1998

Photo:  Marché aux Puces de Saint-Ouen – Porte de Clignancourt – Paris
2011 @Carmen Lobo

Croquer la pomme


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« L’existence n’est pas quelque chose qui se laisse penser de loin: il faut que ça vous envahisse brusquement, que ça s’arrête sur vous, que ça pèse lourd sur votre coeur comme une grosse bête immobile -ou alors il n’y a plus rien du tout. »

Jean-Paul Sartre: La Nausée

Photo: « Quatrième Pomme » de Franck Scurti  – Place Clichy – Paris
Ce socle, classé monument historique dédié en hommage au grand philosophe français Charles Fourier. Inaugurée le 20 janvier 2011.


La soif infinie …



Que peut une créature sinon,
entre créatures, aimer ?
aimer et oublier,
aimer et malaimer,
aimer, désaimer, aimer ?
aimer, et le regard fixe même, aimer ?

Que peut, demandé-je, l’être amoureux,
tout seul, en rotation universelle, sinon
tourner aussi, et aimer ?
aimer ce que la mer apporte à la plage,
ce qu’elle ensevelit, et ce qui, dans la brise marine,
est sel, ou besoin d’amour, ou simple tourment ?

Aimer solennellement les palmiers du désert,
ce qui est abandon ou attente adoratrice,
et aimer l’inhospitalier, l’âpre,
un vase sans fleur, un parterre de fer,
et la poitrine inerte, et la rue vue en rêve, et un oiseau
de proie.

Tel est notre destin : amour sans compter,
distribué parmi les choses perfides ou nulles,
donation illimitée à une complète ingratitude,
et dans la conque vide de l’amour la quête apeurée,
patiente, de plus en plus d’amour.

Aimer notre manque même d’amour, et dans notre sécheresse
aimer l’eau implicite, et le baiser tacite, et la soif infinie.

Carlos Drummond de Andrade (1902-1987)– Aimer (Amar, 1951) Claire énigme (Claro Enigma, 1951) – Traduction de Didier Lamaison
2011 @Carmen Lobo