by Carmen Lobo

Archives de avril, 2011

Ton destin



Vers le soir
abandonne-toi
à ton double destin:
habiter le coeur du paysage
et faire signe
aux filantes étoiles.

« Un jour les parcs » François Cheng
Double Chant

François Cheng est né en 1929, en Chine, dans une famille de lettrés. Il arrive en 1949 à Paris, n’y connaissant âme qui vive et ne parlant pas un mot de français. Pendant dix ans, il y mène une vie précaire et se faisant « pèlerin de l’Occident » il s’initie à la culture européenne, notamment la philosophie et la mystique, la peinture et la musique. Vers 1960, il trouve son premier emploi stable à l’Ecole pratique des Hautes Etudes et commence à publier en Chine des traductions de poésie française. En 1968, il présente un mémoire de maîtrise sur la poésie à l’époque Tang, travail remarqué par Roland Barthes et Julia Kristeva. C’est le début de dialogues avec Lacan, Deleuze, Maldiney.
Il a reçu le Grand Prix de la Francophonie en 2001 et a été élu à l’Académie Française en 2002.

Photo: © Carmen Lobo

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Des espaces autres


« Dans le miroir, je me vois là où je ne suis pas, dans un espace irréel qui s’ouvre virtuellement derrière la surface, je suis là-bas, là où je ne suis pas, une sorte d’ombre qui me donne à moi-même ma propre visibilité, qui me permet de me regarder là où je suis absent – utopie du miroir. Mais c’est également une hétérotopie, dans la mesure où le miroir existe réellement, et où il a, sur la place que j’occupe, une sorte d’effet en retour ; c’est à partir du miroir que je me découvre absent à la place où je suis parce que je me vois là-bas. À partir de ce regard qui en quelque sorte se porte sur moi, du fond de cet espace virtuel qui est de l’autre côté de la glace, je reviens vers moi et je recommence à porter mes yeux vers moi-même et à me reconstituer là où je suis. »
Michel Foucault :  Des espaces autres.  Hétérotopies (1967)
Photo: © Carmen Lobo – Louvre Museum – Deux touristes japonaises


Je ne te sais pas …



« Il ne serait possible “d’aimer” ce que l’on connaîtrait complètement.
L’amour s’adresse à ce qui est caché dans son objet. L’amoureux pressent le nouveau : il réfléchit du nouveau sur toute chose. Les sensations propres de l’amour sont en dehors des lois de l’accoutumance. Elles ne peuvent jamais passer à l’inaperçu. –Ce qui est « aimé » est, par définition, en quelque manière inconnu. Je t’aime, donc, je ne te sais pas. –Donc je te bâtis – je te fais ; et tu te défais. Je fais ma demeure, ma toile, mon nid, un tissu d’images pour y vivre, pour y cacher ce que je crois avoir trouvé, pour me cacher de moi. »

Paul Valéry:  Cahiers II

Photo: © Carmen Lobo – Cet  après-midi, 26°C, L’église St Sulpice


Transformation



J’ignore pourquoi j’ai fait un saut à travers la mer. Pourquoi j’ai quitté une langue pour me servir d’une autre ; pourquoi j’écris des poèmes brefs et de longues proses qui imitent la plaine ; pourquoi, lorsque je me suis traduite, j’ai commencé à traduire les autres. Partir d’un pays et d’une langue est un désir de transformation. Délivrée de tous les repères, je suis revenue à la vie par mon action. Je prends conscience de la transformation lorsque je retourne en Argentine. Mon point de vue n’est plus le même, et je m’entends dire : « Ici c’est comme ça. » L’histoire d’un pays avec son climat, sa nature, sa langue agit sur ses habitants. Inconsciemment, je me suis adaptée à la France et à ses mœurs et, que je le veuille ou non, j’ai changé.
(p. 192)

Silvia Baron Supervielle
Journal d’une saison sans mémoire
Gallimard, 2009

Silvia Baron Supervielle est une femme de lettres et traductrice née le 10 avril 1934 à Buenos Aires (Argentine). Elle habite à Paris depuis 1961. Elle a traduit en français de nombreux écrivains argentins : Borges, Silvina Ocampo, Alejandra Pizarnik, Roberto Juarroz, etc. Elle est également l’auteur de la traduction en espagnol de la poésie et du théâtre de Marguerite Yourcenar.
Photo: © Carmen Lobo – « Décomposition du vol d’une colombe » de Etienne- Jules Marey (1886 Bronze) – Musée du quai Branly


Un espace léger, éthéré…



L’oeuvre – immense – de Bachelard, les descriptions des phénoménologues nous ont appris que nous ne vivons pas dans un espace homogène et vide, mais, au contraire, dans un espace qui est tout chargé de qualités, un espace, qui est peut-être aussi hanté de fantasme; l’espace de notre perception première, celui de nos rêveries, celui de nos passions détiennent en eux-mêmes des qualités qui sont comme intrinsèques; c’est un espace léger, éthéré, transparent, ou bien c’est un espace obscur, rocailleux, encombré : c’est un espace d’en haut, c’est un espace des cimes, ou c’est au contraire un espace d’en bas, un espace de la boue, c’est un espace qui peut être courant comme l’eau vive, c’est un espace qui peut être fixé, figé comme la pierre ou comme le cristal.

Michel Foucault, Dits et écrits 1984 , Des espaces autres (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49.

Photo: © Carmen Lobo – Place du Châtelet et la Tour Saint Jacques


Dialogue




Le jour la solitude me protège,
Mon bouclier, dans la nuit, c’est l’angoisse.

Dans mon ombre je scelle ta pensée,
Son écrin est une âme d’enfant.

L’instant de la première rencontre est passé,
Ton bref retour le lendemain
M’a comme enfouie sous un tertre de siècles.

« Solitude »
Giuseppe Ungaretti (1888-1970) : Dialogue (1968)

Photo: © Carmen Lobo –  Musée du Quai Branly


Ces Petits Riens


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Mieux vaut n’penser à rien
Que n’pas penser du tout
Rien c’est déjà
Rien c’est déjà beaucoup
On se souvient de rien
Et puisqu’on oublie tout
Rien c’est bien mieux
Rien c’est bien mieux que tout

Mieux vaut n’penser à rien
Que de penser à vous
Ça ne me vaut rien
Ça ne me vaut rien du tout
Comme si de rien
N’était je pense à tous
Ces petits riens
Qui me venaient de vous

Si c’était trois fois rien
Trois fois rien entre nous
Evidemment
Cà ne fait pas beaucoup
Ce sont ces petits riens
Que j’ai mis bout à bout
Ces petits riens
Qui me venaient de vous

Mieux vaut pleurer de rien
Que de rire de tout
Pleurer pour un rien
C’est déjà beaucoup
Mais vous vous n’avez rien
Dans le cœur et j’avoue
Je vous envie
Je vous en veux beaucoup

Ce sont ces petits riens
Qui me venaient de vous
Les voulez-vous ?
Tenez ! Que voulez-vous ?
Moi je ne veux pour rien
Au monde plus rien de vous
Pour être à vous
Faut être à moitié fou.

Serge Gainsbourg « Ces Petits Riens »
Photo: © Carmen Lobo – Paris La Defense – Statue Icarus d’ Igor Mitoraj –

Youtube: Stacey Kent – Ces petits riens